l'Afrique du 21ème siècle

Habibatou Diop : « Une séries de catastrophes attendent le Sénégal si rien n’est fait face au changement climatique »

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Par Assanatou Baldé

Habibatou Diop

Depuis ces dernières années, le Sénégal fait face à de multiples problèmes environnementaux, qui influent fortement sur la santé des populations et menacent des secteurs entiers comme la pêche, qui fait vivre de nombreuses familles dans le pays. Le DR. Habibatou Diop, consultante et experte internationale spécialisée en environnement, développement et adaptation aux changements climatiques, livre son analyse de la situation à AP21.

Titulaire d’un doctorat en sociologie du développement de l’Université Gaston Berger du Sénégal et d’un doctorat en psychologie de l’Université d’Aix-Marseille, en France, Habibatou Diop travaille comme consultante internationale avec une expertise en environnement, développement et adaptation aux changements climatiques. Elle a également participé à l’élaboration du plan national d’adaptation du secteur de la pêche et de l’aquaculture face aux changements climatiques à l’horizon 2035 pour le Sénégal. Elle travaille actuellement à la mise en œuvre de la stratégie nationale de gestion intégrée des zones côtières du Sénégal.

Le Sénégal fait face à de nombreux problèmes environnementaux. Pouvez-vous nous expliquer précisément les différentes difficultés du pays liées à l’environnement ?

Le Sénégal a un patrimoine environnemental riche mais sous la menace des changements climatiques, de la pollution des eaux, de l’air et des sols, de la déforestation, de la perte de la biodiversité… Les changements climatiques dus à l’augmentation des gaz à effet de serre posent un défi majeur pour le pays qui est très sensible aux perturbations du climat. L’évolution des paramètres climatiques influe sur la santé humaine : le paludisme, la fièvre jaune, le choléra, les infections respiratoires aigües sont des pathologies fortement influencées par le climat.

Comment se manifestent les changements climatiques dans le pays ?

Au Sénégal, les changements climatiques se manifestent essentiellement par un déficit pluviométrique, une avancée de la mer, une érosion côtière, des inondations, une salinisation des terres. La variabilité spatiale et temporelle des pluies est aussi un réel problème. Cette variabilité se traduit par un glissement progressif des isohyètes vers le sud qui s’accompagne d’une réduction de la durée des pluies et d’un décalage de la saison pluvieuse. Ce déficit de pluviométrie accentue le phénomène de salinisation. Celle-ci fait aussi partie des principaux facteurs de dégradation des écosystèmes. Les zones éco-géographiques des Niayes, du fleuve Sénégal, du bassin arachidier, de la Casamance et du Sénégal oriental sont touchées par la salinité. Une élévation du niveau de la mer favorisera l’intrusion d’eau salée dans les aquifères d’eau douce et les sols agricoles, ce qui diminuera de manière significative leur productivité.

Quels sont les différents dangers qui menacent l’Homme face au changement climatique ?

Le changement climatique n’est pas le seul danger qui menace l’Homme, notre destruction de la biodiversité et des services écosystémiques a atteint des niveaux qui menacent notre bien-être. Le commerce illicite de la flore et de la faune endommage les écosystèmes et les moyens d’existence en milieu rural. En outre, l’environnement marin et côtier connaît des problèmes liés surtout à l’occupation humaine anarchique des côtes et aux effets néfastes des changements climatiques tels que l’élévation du niveau mer, le rétrécissement des côtes. Malgré toutes les mesures prises, la déforestation illégale persiste au Sénégal du fait de la croissance démographique, du défrichement agricole, de l’accroissement des terres pour habitat, des feux de brousse,  des coupes abusives, etc. La variation pluviométrique liée aux changements climatiques est aussi un facteur déterminant de la modification de la couverture végétale. La rareté des pluies cause la mortalité des arbres, le raccourcissement du cycle végétatif, le stress hydrique, la diminution de la taille de certaines espèces et la rareté de certains produits forestiers. Les phénomènes à l’origine de la perte de la biodiversité au Sénégal sont ainsi liés à des causes naturelles et anthropiques. Les pesticides et engrais utilisés dans l’agriculture polluent les sols. Ces pesticides sont des produits extrêmement nocifs pour les êtres vivants. Leur mauvaise utilisation se traduit aussi par des dégradations qui entrainent une perte de fertilité des sols.

Au délà de l’agriculture, quels impacts environnementaux trouve-t-on dans l’écosystème en général ?

En effet, les impacts environnementaux de l’agriculture s’étendent au-delà des écosystèmes agricoles, et incluent la pollution des eaux et de l’air. Leur infiltration dans le sol entraine une grave pollution des eaux souterraines et superficielles. Par exemple, l’horticulture dans la zone des Niayes, contribuent aussi à la pollution des eaux marines par lessivage. De plus, la pollution de ces eaux n’est pas seulement due à l’utilisation des pesticides et produits chimiques dans l’agriculture, mais aussi à l’exploitation minière et aux rejets industriels et domestiques. En effet, la gestion des déchets est une réelle difficulté dans le pays. Les dépotoirs d’ordures sauvages sont visibles dans presque toutes les entrées et sorties des grandes villes. Les collectivités locales n’ont pas les moyens de trouver une collecte positive pour ramasser les ordures. Par exemple, les sacs en plastiques sont rejetés dans la nature et contribue à la dégradation des paysages. On les retrouve partout dans les milieux naturels et même dans l’océan et sur les plages. Par ailleurs, la pollution de l’air augmente la présence de maladies des voies respiratoires au Sénégal. Les particules de poussière en suspension dans l’atmosphère constituent la principale source de pollution de l’air ce qui dénote un risque sanitaire réel pour les populations. Ce niveau de pollution en particules est principalement favorisé par les poussières en provenance du Sahara.

Quels sont les secteurs les plus touchés par ces problèmes environnementaux ?

L’agriculture est le secteur le plus vulnérable aux effets actuels des changements climatiques. Ceci est dû à sa forte dépendance vis-à-vis de la pluviométrie dont la variabilité interannuelle est difficilement prévisible. L’exploitation agricole est ainsi entièrement tributaire de la qualité de la saison des pluies. Les cultures seront directement touchées par le bouleversement climatique : le stress thermique, les besoins en irrigation plus importants et les perturbations dans les périodes de croissance. Le changement de régime thermique provoque un décalage et un raccourcissement de la période favorable à certaines cultures comme la tomate, la pomme de terre, l’oignon ou le haricot vert. L’augmentation des températures atmosphériques entraine la prolifération d’insectes ravageurs qui déciment les récoltes. Parfois, ce sont les vents très chauds ou les oiseaux qui détruisent les récoltes. Le secteur de l’élevage aussi est fortement affecté par le climat du fait de son caractère extensif et de sa dépendance aux pâturages naturels. La sécheresse engendre la rareté des points d’eaux et de ces pâturages, ce qui constitue une menace permanente pour le bétail comme le stress thermique, l’augmentation de la morbidité et de la mortalité. Le secteur de la pêche aussi est en difficulté car confronté à la pollution marine, aux pratiques de pêche illicites et à une diminution et disparition de certaines espèces. La modification des conditions hydrodynamiques et climatiques entrainent une diminution des stocks de poissons et des captures pour la pêche maritime et continentale. Les espèces à haute valeur commerciale sont fortement menacées.

C’est donc la sécurité alimentaire du pays qui est en jeu ?

Le changement climatique aura un impact important sur la pêche et l’aquaculture, avec des conséquences significatives sur la sécurité alimentaire pour certaines populations. Les pêcheurs artisanaux sont de plus en plus menacés par l’accaparement de l’océan. Le concept « d’accaparement de l’océan » vise à jeter un nouvel éclairage sur d’importants processus et dynamiques qui affectent négativement les populations et les communautés dont le mode de vie, l’identité culturelle et les moyens de subsistance dépendent de la pêche artisanale et des activités qui y sont étroitement liées. Ce processus non seulement diminue le contrôle que les pêcheurs artisanaux ont sur les ressources, mais conduit aussi à la disparition de certaines espèces et à la destruction écologique. La pêche INN (illicite, non déclarée et non réglementée) et la surcapacité de pêche appauvrissent les stocks de poisson, détruisent les habitats marins et entraînent une concurrence injuste avec les pêcheurs sénégalais.

Quelles sont les solutions pour remédier à tous ces dangers qui guettent le pays?


Les pays en voie de développement impactés par le dérèglement climatique doivent être accompagnés dans leur effort d’adaptation, de résilience et de gestion durable du capital naturel. Des politiques publiques innovantes, favorisant une meilleure gestion de l’environnement, devront être mises en place. L’intégration des pratiques de l’agriculture intelligente renforce la résilience prenant en compte à la fois les besoins des agriculteurs et le changement climatique. Par ailleurs, la diminution des activités polluantes et l’encouragement de la production biologique respectant le management environnemental et la protection de l’environnement sont des solutions dans les activités de l’entreprise. Et l’usage de l’énergie renouvelable, telle l’énergie solaire ou éolienne, est vivement recommandé dans le but de consommer moins d’énergie fossile.

Et les politiques dans tout ça ? Entendent-ils les sonnettes d’alarmes tirées par des experts comme vous ou des écologistes comme Haïdar el Ali ? Il y a t-il des solutions prévues pour améliorer la situation environnementale ?


Toutes ces contraintes socio-économiques liées à la gestion de l’environnement et au réchauffement climatique ont amené les autorités à mettre en place un certain nombre d’actions pour réduire les impacts négatifs et renforcer la résilience des populations. L’insuffisance de moyens techniques, financiers et humains pour la protection durable de l’environnement constitue une contrainte majeure pour les institutions. Haïdar el Ali est l’un des écologistes les plus influents dans le monde. Il s’engage à reverdir l’ensemble du territoire Sénégalais. Il sensibilise les populations sénégalaises à la protection de l’environnement et à la nécessité de vivre en harmonie avec la nature. Les experts tirent aussi la sonnette d’alarme en disant que seul un changement de système permettra de contrer le réchauffement climatique. L’urgence est bien comprise par nos politiques et des efforts sont entrain d’être faits. Dans son dernier message à la nation, le président de la république a rappelé que l’agriculture reste un secteur vital du développement du pays. Malgré un début d’hivernage déficitaire, des mesures palliatives ont permis des résultats satisfaisants pour le riz, l’arachide et l’horticulture. Dans le secteur de l’élevage, on note la création d’un Fonds de résilience aux aléas, directement géré par les éleveurs, pour faire face aux périodes de soudure. Pour la pêche, on note la construction de nouveaux quais de pêche. L’installation d’une unité de fabrique de pirogues en fibre de verre, en remplacement progressif des pirogues en bois permettra de lutter contre la déforestation. L’extension de la phase pilote du projet de géolocalisation, pour sécuriser la pêche artisanale en facilitant le sauvetage en mer est à saluer.

Mais en attendant le fléau de la surpêche au Sénégal n’est toujours pas réglé…


Tout à fait il reste beaucoup à faire concernant la pêche INN (illégale, non licite et non réglementée), les licences de pêche, la surcapacité de pêche et la mise en place des usines de farine de poisson pour éviter de tensions sociales. Greenpeace Afrique lance une alerte sur le fléau des unités de farine de poissons qui sont en train de faire disparaître le métier de transformatrice dont dépendent des milliers de femmes, avec des effets néfastes sur l’environnement, la sécurité alimentaire et la ressource. Le Sénégal doit aussi améliorer considérablement sa capacité à contrôler et à sanctionner la pêche illégale dans les eaux sénégalaises. En outre, l’interdiction de l’utilisation de plastiques à usage unique comme les sachets d’eau et gobelets au Sénégal est une bonne initiative pour la lutte contre la pollution par le plastique. Mais il faut aller plus loin dans la réduction des impacts environnementaux des emballages en favorisant l’éco-conception et l’utilisation de matières d’origine naturelle ou biodégradables.

Que risque le Sénégal d’ici 2050 si rien n’est fait et ne change concernant la question environnementale ?


Les experts l’assurent : si rien n’est fait, une série de catastrophes nous attend. Pour le futur, le réchauffement des températures pour l’Afrique de l’Ouest est estimé à 3°C et à 6°C à l’horizon 2100. Si rien n’est fait d’ici 2050, il y aura une baisse des rendements agricoles et une diminution des ressources en eau, un déficit pluviométrique, une avancée de la mer, une érosion côtière, des inondations, une salinisation des terres… Une étude menée par l’organisation américaine USAID a montré que les ressources en eaux souterraines seront menacées de diverses manières. En effet, la recharge des aquifères sera réduite à cause de l’augmentation prévue des températures et la baisse des précipitations, dans un contexte où la demande va augmenter du fait de la croissance démographique et la rareté des eaux de surface. Le Sénégal sera parmi les pays où les ressources en eau seront particulièrement vulnérables. Les études ont montrées qu’il y aura une baisse de la pluviométrie à l’horizon 2050. Une augmentation de la déforestation et des risques d’inondation accrus, à la fois à cause de l’élévation du niveau de la mer et de modifications du climat. L’exploitation du pétrole et du gaz offshore sénégalais peut aussi avoir des impacts sur l’environnement. On caractérise son impact par deux types de pollutions : la pollution par exploitation et transport du pétrole (marée noire, boue polluante et pollution acoustique).

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