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Guinée : Silence, on tue les journalistes!

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Manifestation des journalistes en Guinée (2019, RSF)

Par Alpha Diaby

Entre le régime d’Alpha Condé et la presse privée guinéenne, ce n’est pas le parfait amour. Les journalistes font objets de menaces et persécutions depuis 2010, année à laquelle le président Alpha Condé est devenu président de la Guinée.

Les journalistes sont tous en dangers en Guinée ! Être journaliste aujourd’hui dans le pays, c’est s’armer de courage, car, les menaces, les injures et les condamnations de la part des partisans du pouvoir, des magistrats, des dignitaires du régime, des forces de sécurité seront la lourde charge qu’il faudra supporter. Le 12 janvier dernier, le cas de la condamnation de trois journalistes de la radiNostalgie FM par le tribunal de Kaloum à deux mois de prison avec sursis ainsi qu’au payement de 500 000 francs guinéens d’amende chacun révèle cette triste réalité que vivent les journalistes guinéens.

Quelques semaines avant, les journalistes des sites d’informations Guineenews.org, de Guinee7.com et Inquisiteur.net ont également été tout autant malmenés. Ils ont été convoqués à la barre de ce même tribunal dans le dossier, « Zenabgate » qui implique la ministre de l’Enseignement technique, professionnel et du transport, Zenab Nabaya dans une affaire de détournement de fonds de 200 milliards de francs guinéens. Les cas de convocation des journalistes deviennent de plus en plus fréquents. On pourrait en citer bien d’autres.

Que dit la loi sur la liberté de la presse ?

En Guinée, les délits de presse sont régis par la loi L002 portant sur la liberté de la Guinée. Cette loi interdit la condamnation d’un journaliste pour délit de presse. Mais pour contourner cette loi, les magistrats « zélés » utilisent la loi L037 sur la cyber sécurité du code pénal pour condamner les journalistes guinéens. Au cours d’une rencontre d’ailleurs avec les responsables des associations de presse en Guinée le vendredi 15 janvier dernier, le ministre de la Justice Mory Doumbouya a lui-même reconnu qu’en République de Guinée, la seule loi applicable en matière de délit de presse, c’est la loi sur la liberté de presse qui est celle de la loi L002.

Ces derniers temps, beaucoup de journalistes ont fait objet de poursuite. Certains ont même séjourné en prison. C’est le cas de Lansana Camara du site Conakrylive.Info, qui avait été arrêté et emprisonné le 27 mars 2019 à la maison centrale de Conakry. Son crime, c’est d’avoir révélé dans une enquête une surfacturation au sein du ministère des Affaires étrangères. Il a fallu que l’ensemble de la corporation se mobilise pour obtenir sa liberté.

Le mois d’août de la même année, ce sont les responsables de la radio Lynx FM qui sont convoqués à la Direction de la Police Judiciaire pour répondre à une plainte du procureur de la République suite à une intervention de Mme Doussou Condé au cours de laquelle elle a égratigné le pouvoir en place. Les deux journalistes, Souleymane Diallo, le PDG et le directeur général de ladite radio avaient été placés sous contrôle judiciaire.

Outre les cas de condamnation, de nombreux journalistes sont parfois victimes de bastonnade de la part des forces de l’ordre lors des manifestations politiques et leurs matériels de travail détruits. Ahmed Tidiane Diallo du journal L’Indépendant et Démocrate avait été arrêté et conduit à la police judiciaire lors d’une manifestation de l’opposition contre le troisième mandat. Idem, pour Abdoul Malick Diallo du site Aminata.com qui avait été passé à tabac par la garde présidentielle alors qu’il couvrait une manifestation au siège du parti présidentiel.

Les menaces et les insultes de la part des partisans du président Alpha Condé sont quotidiennes depuis son avènement au pouvoir en 2010. La crise politico-ethnique attisée par les hommes politiques se reflète dans la société. Les journalistes sont menacés parfois à cause de leur patronyme. Nouhou Baldé du site d’informations Guineematin.com avait fait l’objet de menaces de mort en 2013. 

Ces menaces de la part des extrémistes du pouvoir faisaient suite à une information selon laquelle le chef de file de l’opposition faisait objet d’une éventuelle élimination physique. Une année avant, Mamadou Sarifou Barry du site d’informations Guineenews et Abdoulaye Bah faisaient aussi objet de menace de mort. Ils ont reçu un courrier dans lequel leurs noms avaient été cités et on demandait de les identifier physiquement.

Pendant les dix ans de pouvoir d’Alpha Condé, plusieurs journalistes ont trouvé la mort dans des circonstances obscures. Tout d’abord, Cherif Diallo, journaliste reporter d’images (JRI) du groupe Hadafo média qui a disparu le 23 juillet 2015. Jusqu’à présent son corps n’a pas été retrouvé. Quelques jours après sa disparition, ses effets personnels ont été retrouvés en bordure de mer par des pêcheurs.

Une année après, plus précisément le 5 février 2016, Mohamed Koula Diallo, correspondant du site Afrik.com en Guinée et journaliste du site d’informations Guinée7.com est fauché par balles au cours d’un meeting politique. Sans parler du cas d’Abdoulaye Bah, tué dans un accident de circulation et le coupable court toujours. Le dossier a même été classé.

Classement 2020 de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse

La Guinée a perdu trois places par rapport au classement de l’année 2019. De la 107ème place, la Guinée se trouve en 2020 au rang de 110ème. Elle est derrière la Côte d’Ivoire (68e place), le Sénégal (47e). Reporters sans frontières (RSF) fait un réquisitoire sévère en vers le régime d’Alpha Condé: « En Guinée, le régime du président Alpha Condé n’est pas tendre envers la presse. Le président tient souvent des propos sévères envers les médias nationaux et internationaux et les organisations de défense de la liberté de la presse ». 

Les autorités tentent régulièrement de censurer les médias critiques du pouvoir sous prétextes administratifs ou juridiques. Ces dernières années, l’accréditation du correspondant de RSF et RFI a été suspendue à la suite d’une enquête sur la responsabilité présumée de militaires dans la mort de deux hommes. Plusieurs journalistes étrangers ont également été contraints de quitter le pays.

Internet coupé

Au cours l’élection présidentielle controversée du 18 octobre dernier, jusqu’après la proclamation des résultats qui a permis à Alpha Condé de briguer un troisième mandat, Internet a été coupé en Guinée pour couvrir la violente répression contre les manifestants qui contestaient les résultats. Il a été rétabli au mois de décembre dernier. Cette coupure d’Internet a beaucoup affecté les médias en ligne ainsi que les blogueurs et d’autres utilisateurs d’Internet. 

En plus de couper Internet, le site d’informations Guineematin a été suspendu pour un mois par la Haute autorité de la communication (HAC) pour avoir publié les résultats issus d’un bureau de vote sur la page Facebook dudit média, alors que la loi ne l’interdit pas. Tant de faits qui montrent que la presse en Guinée n’a pas fini d’être malmenée face au pouvoir qui continue de bafouer sa liberté d’informer…

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