Décolonisation : L’heure du dérangement a sonné !

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Propos recueillis par Seyna Sall

Les auteurs du lexique de gauche à droite, Rhoda Tchokokam, Christiano Soglo, Binetou Sylla, Célia Potiron

Le Dérangeur, Petit Lexique en voie de décolonisation, est un ouvrage inclassable. Poésie, humour, et sarcasme côtoient, pédagogie, histoire, et sociologie. Organisé tel un dictionnaire, ce livre de 130 pages, pèse ses mots, ses expressions et ses acronymes pour leur (re)donner du sens. Les mots« diversité », « ami noir » « et les Africains qui ont vendu leurs frères », « babtou-compatible » font partie des quarante entrées de ce lexique qui sonne comme une clarification, une rectification. L’ouvrage est né de la rencontre entre quatre français aux origines africaine et caribéenne : Rhoda Tchokokam, Christiano Soglo, Binetou Sylla et Célia Potiron. Depuis trois ans, ils animent une émission du nom de « Piment » (sous la forme de podcast,et depuis 2019 à la radio sur Radio Nova). Le Dérangeur non seulement dérange, mais il questionne, recentre le débat, éduque, et offre des éléments de réflexion personnelle et collective. Interview de deux des auteurs du lexique, Rhoda Tchokokam et Binetou Sylla.

La photo de couverture de l’ouvrage

La photo de la couverture questionne. Pouvez-vous expliquer ce choix ?

Rhoda Tchokokam : Nous avons construit le livre comme une sorte d’outil pédagogique et cette image est une photo prise dans une école coloniale en Afrique francophone, plus précisément au Cameroun dans les années 1920/30. Cette symbolique éducative était importante pour nous parce qu’il s’agit justement d’une école coloniale avec tout ce que cela suppose. On s’est servi de cette photo et on en a fait quelque chose de différent. Il y a aussi cette idée de mettre en avant le contexte d’une salle de classe des années coloniales en Afrique. Nous avons barré les yeux des étudiants africains colonisés pour faire référence aux photos coloniales qui existent où les Africains sont exposés sans être anonymisés. Nous avons voulu faire le contraire et les anonymiser. 

Pourquoi avoir choisi la forme du lexique pour ce livre ?

Binetou Sylla : Tout d’abord, ce livre c’est l’aboutissement de trois ans d’émission avec une soixantaine de sujets que nous avons abordés. Il fallait que l’on trouve le moyen de synthétiser ces trois années pour pouvoir balayer une majorité de sujets. D’autre part, c’est le côté pédagogique que nous voulions mettre en avant comme l’expliquait Rhoda. Nous voulions prendre le temps d’expliquer les mots, d’exposer un avis critique par rapport à certains mots, et de reprendre le pouvoir sur ces mots.

Rhoda Tchokokam : Il y a également la question de l’accès qui nous a poussés à opter pour cette forme d’ouvrage. Très vite, on s’est dit que la forme du lexique était une forme beaucoup plus accessible en comparaison avec un essai de 300 pages qui prendrait du temps à lire. Le lexique se lit facilement, on peut le consulter de manière très pratique et on peut l’emmener partout.

Comment qualifiez-vous votre ouvrage ? Est-ce un ouvrage politique, poétique, humoristique ? Tout cela en même temps ?

Binetou Sylla :  On le qualifie de « dérangeur » tout simplement ! C’est un lexique, certes, mais on a donné un nom à ce lexique. Normalement un lexique est un lexique. Il ne porte pas de nom nécessairement. Mais nous avons voulu lui donner ce nom parce qu’à travers le mot « dérangeur » on retrouve le ton de notre émission « Piment » telle que nous l’avons conçue, et le ton y est impertinent et irrévérencieux.

Rhoda Tchokokam : Je pense que si je devais le qualifier, je dirais « protéiforme » comme précisé dans l’avant-propos. Parce qu’au final, il s’agit d’un lexique qui adopte toutes les formes de votre question. C’est aussi un ovni ce livre. Notre émission était déjà une émission « ovni ». Elle ne ressemblait à aucune autre. On parlait de sujets de société, de culture, en même temps on jouait de la musique…etc. Donc « protéiforme », c’est vraiment le mot. On voulait utiliser la forme du lexique comme prétexte pour pouvoir expérimenter des choses et c’est vraiment important pour nous de rester dans cette niche inclassable pour pouvoir faire un peu ce que l’on veut.

Dans le livre, vous citez le Dans le livre, vous citez le Bumidom (Bureau des Migrations des Départements d’Outre-Mer chargé d’organiser la venue des Ultramarins en métropole de 1963 à 1981 où ils occupaient des postes dans la fonction publique), le scandale du chlordécone, les békés, le sujet des réparations suite à l’esclavage et à la colonisation. Des auteurs tels que Frantz Fanon, les sœurs Nardal y sont également cités. Ce sont des sujets et des intellectuels importants qui ne sont pas traités dans les écoles françaises. Au regard du caractère éducatif de votre livre, est-ce que vous avez envisagé qu’il soit étudié en milieu scolaire ? Le scandale du chlordécone, les békés, le sujet des réparations suite à l’esclavage et à la colonisation. Des auteurs tels que Frantz Fanon, les sœurs Nardal y sont également cités. Ce sont des sujets et des intellectuels importants qui ne sont pas traités dans les écoles françaises. Au regard du caractère éducatif de votre livre, est-ce que vous avez envisagé qu’il soit étudié en milieu scolaire ?

Binetou Sylla : Il est vrai que l’on voulait que notre ouvrage soit accessible. Cela implique qu’il soit éducatif. Une personne de 14 ans peut lire « Le Dérangeur ». Il ne va peut-être pas tout comprendre, mais il ne s’agit pas non plus de l’essai d’un quelconque philosophe. Néanmoins, les écoles ne nous ont pas contactés et nous n’avons pas fait cet ouvrage pour cela à l’origine. Mais s’il peut se trouver dans toutes les médiathèques et les centres de documentation de France, cela serait super, bien sûr. Malgré tout, je ne suis pas sûre que cela se fasse. Il suffit de voir les programmes scolaires en France. Je me demande si notre livre va avec ces programmes.

Rhoda Tchokokam : L’ouvrage est pédagogique, c’est vrai. Mais il est aussi très critique. Il peut peut-être servir à des étudiants qui travaillent leur esprit critique mais dans les écoles, ce n’est pas sûr. Nous critiquons des mouvements, l’usage de certains mots, des éléments inscrits dans l’espace public. Il peut avoir sa place en milieu scolaire mais reste à savoir comment les enseignants vont l’utiliser. Est-ce que c’est tout le lexique ou juste une entrée ?

Comment se sent-on en 2020, quand on a vos âges (ndlr respectivement 29 et 31 ans), qu’on évolue en France et qu’on est noir ?

Binetou Sylla : Je suis née et j’ai grandi en France. J’ai été construite par ce pays-là. Et je suis également une privilégiée parce que j’ai grandi dans un environnement où j’avais des repères culturels très forts et je n’ai donc jamais eu de problèmes d’identité. J’ai toujours su qui j’étais. Et comme j’aime à le dire, je ne suis pas qu’une personne noire. Mon identité n’est uniquement raciale. Et ce qui se passe en ce moment ne fait que confirmer que j’aime le fait d’être une personne noire. Malgré tout ce qui se passe. Il s’agit de l’amour que nous avons pour nous-mêmes, de la bienveillance pour nous-mêmes et moi je suis dans cette démarche aujourd’hui. C’est vrai aussi que je suis très critique envers nous-mêmes, envers le système… Même si cette critique est de plus en plus acerbe, elle est corrélée avec de l’amour que j’ai de plus en plus pour ma condition, pour les personnes noires en général, et pour nos cultures.

Rhoda Tchokokam : Je n’ai pas forcément la réponse. En tant que personnes noires, on a tous des niveaux de conscience différents. Il y a des personnes qui ne se considèrent pas comme noires politiquement parlant et d’autres qui sont politisées. Nombreux sont ceux qui se battent depuis des années et sont fatigués de se battre. Les sentiments sont vraiment très variés selon les conditions, selon où on se situe politiquement, selon notre lieu de naissance et les raisons pour lesquelles on est en France. Les sentiments dépendent vraiment de plusieurs facteurs : de la classe, de l’engagement, de la conscience, du genre, de plein de choses. En ce qui me concerne, c’est compliqué de répondre à cette question. Je me considère comme noire politiquement et je ne me rattache pas seulement à ce qui se passe ne France. Je regarde ce qui se passe ailleurs parce que je suis noire et il y a des noirs partout dans le monde. Même si les choses évoluent très lentement en France, elles évoluent tout de même plus vite ailleurs. Et à partir du moment où je me considère comme noire, je n’ai pas de frontières. Je ne me limite jamais en me disant « ça ne se passe pas bien France, je suis perdue. Non il y a toujours des possibilités ».  Donc je dirais que je me sens bien. Je me projette en pensant à toutes les possibilités que j’ai dans le monde en tant que personne noire.

On n’entend depuis quelques semaines maintenant un engouement pour ce que certains appellent le monde d’après. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Binetou Sylla : Le monde d’après ? (rires) Je ne sais pas ce que c’est que le monde d’après. Ce que je sais c’est qu’il faut d’abord une conversation entre nous. Entre les hommes noirs, entre les femmes noires, entre les générations pour assurer une transmission. C’est très important. Je ne sais pas si on peut faire un monde avec les autres si nous-mêmes, nous ne sommes pas réparés.

Rhoda Tchokokam : C’est très drôle que l’on parle du monde d’après alors que l’on a même pas encore réglé les problèmes aujourd’hui. Quel monde d’après ? On est trois semaines après la mort de George Floyd, je n’ai pas l’impression que beaucoup de choses aient bougé. Par exemple, je sais que dans les manifestations, il y a déjà un peu moins de monde, les personnes qui faisaient des listes de lecture, je ne sais pas si elles ont lu ces livres, les personnes qui ont posté des carrés noirs sur instagram, qu’est-ce qu’elles ont fait à part le carré noir ? La question qui se pose c’est pourquoi penser au futur quand ton présent n’est même pas encore réglé ? C’est une manière de vouloir rapidement se projeter sans vraiment se retrouver face à soi-même.

Pour aller plus loin :

Le Dérangeur, petit lexique en voie de décolonisation, du Collectif Piment, composé de Célia Potiron, Christiano Soglo, Binetou Sylla et Rhoda Tchokokam, aux éditions Hors d’Atteinte, collection « Litttératures », 144 pages, 16 euros.

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