l'Afrique du 21ème siècle

« Crimes racistes à Paris » : Deux morts au Pont-Neuf, du crime raciste policier, au crime raciste médiatique 

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Par Maria-Natacha Odessa, attachée de presse, résidant pas loin du Pont-Neuf

Le Pont-Neuf, à Paris

Deux Maliens ont été tués par la police à Paris. Et la télévision française préfère ne pas y regarder de trop près, elle préfère dire : « Un homme a tué deux hommes au Pont-Neuf ». C’est tout. Nous en sommes là. La télévision française évite de dire que les deux hommes qui se sont fait tuer, étaient Noirs. Nous en sommes là.  Les deux hommes tués au Pont-Neuf sont Noirs. Mais si ça, elle ne le mentionne pas, la télévision française préfère plutôt relayer la « colère » de syndicats policiers. Là. Nous en sommes là. 


Le dimanche 24 avril 2022, un homme tire sur deux hommes. A l’aide de son HK G36. Il fait feu. Une dizaine de balles. Il les a tués. Deux morts. Un homme en a buté deux autres. Il s’agit d’un gardien de la paix. Il était environ 2 heures du matin dans la nuit du dimanche 24 avril au lundi 25 avril. Deux hommes sont dans une voiture. Elle est mal garée. L’agent tuera les deux hommes qui, le garantie France Info tv, refusaient le contrôle. Résultat. Une dizaine de balles. Deux morts. Au fusil d’assaut. 


Là. Nous en sommes là. L’agent est démis de ses fonctions. C’est la procédure : il y a eu deux morts.  
Des versions de ce qui se serait passé s’enchaînent. Des versions ? Des façons de voir ce qui s’est passé. 
« La légitime défense », voilà : pour les collègues, ça sera ça leur version officielle. La version de la légitime défense. Relayée par les médias : les deux morts ne comptent pas, ne réfléchissons plus sur l’objectif commun que cela n’arrive pas. Non. Ce n’est pas ça qui est important. Ce qui est important, ce ne sont pas les deux morts. Ou que ça n’arrive plus. C’est consoler la culpabilité du gardien de la paix qui, pour le moment, est laissé libre, mais placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire : il est mis en examen pour homicide volontaire. Aussitôt, des syndicats de policiers, offusqués, organisent des rassemblements en soutien à leur collègue, nous montre France Info tv, dans un reportage qui donne la parole à plusieurs collègues du gardien de la paix. 

Pour l’heure, oublions le sang coulé. 
Nous ne savons toujours pas qui sont ces deux tués. 
Nous ne savons toujours pas qui sont ces deux hommes. 
Nous ne savons toujours pas ce que voulaient ces deux hommes. Qu’est-ce qu’ils faisaient. Qui ils étaient. Non. Ils sont morts. 
Pour l’heure, c’est tout ce qu’on sait. 
Pour l’heure, c’est tout ce qu’on doit savoir. 

Deux morts. Et pour l’heure, ce ne sont plus les victimes qui sont les victimes. 
C’est le gardien de la paix, « injustement incriminé », qui devient la victime de l’événement qui nous a amené à deux morts. Par ailleurs, on sait qu’il est jeune, le gardien de la paix. Il a 24 ans. Les deux morts, d’eux, on ne sait rien. Toujours rien. Absolument rien. Ils sont morts, les deux morts. C’est tout. Même leur âge, il est mort. Médiatiquement. Morts. La chute du reportage de France Info tv tombe pas loin de l’excuse. Ce sont les chiffres qui le prouvent : le journaliste nous apprend qu’il y a, en France, beaucoup de « refus d’obtempérer » par jour. En effet, des refus d’obtempérer, « il y en a toutes les 20 minutes » apprend-on : à deux morts le refus d’obtempérer à chaque fois, ça fait beaucoup de morts toutes les 20 minutes. Ça donnerait : 6 morts par heure. 144 morts par jour. Étrangement, en vrai, cela n’arrive pas. Encore heureux. Ce qui, paradoxalement, justement, prouverait que le gardien de la paix, a effectué quelque chose d’exceptionnel : tuer deux hommes. Pour refus d’obtempérer parce qu’ils sont mal garés, ça n’arrive pas toutes les 20 minutes. Ni toutes les heures. Ça n’arrive pas. Ça n’arrive pas comme ça. Mais avant ça, c’est curieux comme défense. Indiquer qu’il y a autant de refus d’obtempérer, par jour, toutes les 20 minutes, c’est évidemment nous informer qu’il y en a beaucoup, de refus. Du coup, on comprend l’intérêt de cette information, avec ces chiffres : il faut « comprendre le collègue », bah voilà, en vrai, on sait, ça expliquerait, qu’au bout d’un moment… c’est la goutte d’eau… il y a craquage. Une dizaine de balles. Pour être précis. C’est ça qu’on appelle un « craquage ». 

« Deux Noirs morts. Ils sont Maliens. Je l’apprends de la bouche d’un élu de la Ville de Paris »

Deux morts. Au fusil d’assaut. Il faut voir les impacts dans le pare-brise. Une demi-douzaine de balles atteindra les passagers. Là. Nous en sommes là. Il faudrait secondariser les deux morts, et avant tout, c’est ça le plus important : consoler l’auteur du double meurtre. L’auteur porte un uniforme. L’auteur est un gardien de la paix. Il faut consoler ? Alors, consolons. Pour les morts, et nous autres qui participons de cette humanité, il faudra attendre. Pas de consolation possible à la télé : ces deux morts, ils sont Noirs. On s’en fout. Comment ne pas au moins se poser la question du racisme ? Ça s’est passé en France, en plein cœur de Paris, les deux hommes qui étaient garés en contre-sens, et qui vont se faire tuer soi-disant pour ça, étaient Noirs. Une dizaine de balles. Deux Noirs morts. Ils sont Maliens. Je l’apprends de la bouche d’un élu de la Ville de Paris. Le jeudi 28 avril, l’information est déjà connue pour qui s’approche du dossier. Avec un HK G36, le dimanche 24 avril au soir, c’est une demi-douzaine d’impacts qui auraient atteint les occupants du véhicule. Un HK G36. Un fusil d’assaut. Deux morts. Sur 3. Il y avait un troisième passager, à l’arrière, qui se retrouve blessé. Physiquement aussi. Actuellement, entre la vie et la mort. 


L’élu que je connais personnellement est maire-adjoint à la mairie du XXème. Il est binational. D’origine malienne. On est dimanche soir. Aux premières heures du drame, Hamidou Samaké a reçu des appels, des coups de fil. Ce sont les familles. Ce sont les amis. Qui ne comprennent pas. Mais qui lui ont expliqué : leurs compatriotes étaient mal garés. C’est tout. Au Pont Neuf. Il n’y avait pas intention de tuer. Il n’y avait pas danger ! Ils étaient en voiture. Mal garés. D’accord pas juste « mal garés », non : garés en contre-sens. Voilà. En contre-sens, c’est vrai. Ça vaut de mourir pour ça ? Ça vaut de mourir comme ça ? Tués par la police. Et invisibilisés par les médias. L’élu du XXeme en est abasourdi. Dans les médias, « Les morts ne sont pas équivalentes ? Les vies ne sont pas équivalentes ! » Il a vu les familles. S’est rendu à leur chevet. Une mère, elle, reste inconsolable. Quand j’entends Hamidou Samaké en parler la première fois, il en parle au téléphone à un ami commun, Dian Diallo, un entrepreneur franco-guinéen Noir qui lui apprend que son commerce, le Lounge Champagne Dian Diallo situé à Paris, un lounge dédié à la vente de sa marque de champagne, a reçu des menaces racistes directes : un client Juif, un habitué, une bonne connaissance, l’a prévenu : des riverains sont « venus le voir pour le menacer physiquement afin qu’il arrête d’être un client, pour qu’il arrête de se rendre à ce commerce de Noirs ». Signe d’une époque ? Pour les agresseurs racistes, ce commerce étant tenu par un Noir, ce commerce est un contre-sens. Heureusement que Dian Diallo ne s’est pas garé en contre-sens, au Pont-Neuf. 


Le double meurtre a eu lieu le dimanche 24 avril. Signe d’une époque? C’était le soir du second tour des présidentielles. Face au président sortant, l’extrême droite. Ce dimanche soir, là, à l’occasion de la coupure du jeûne du ramadan, les deux hommes viennent juste de sortir de chez eux. Une demi-heure à peine après… c’est fini, plus jamais ils ne rentreront. 


Le mercredi 4 mai, plus de dix jours après le double-Crime au Pont-Neuf, il n’est toujours pas expliqué, à la télévision, qui sont ces deux hommes tués. Qui sont ces deux hommes… Noirs. On a pris leur vie. On prend leur mort. On prendra jusqu’aux dernières traces de leur existence. On les aura tués deux fois. Au Pont-Neuf. Et à la télé. 


Le vrai crime raciste, au final, n’est-ce pas ce curieux oubli ? Un oubli orienté, maquillé, embrouillé : le jour où finalement, un grand nombre d’individus apprendra la teneur de cet événement, la couleur de cet événement, le jour où finalement, ça se saura, l’histoire racontée aura d’abord été embrouillée-confondue à une seule version, une seule, celle qui dit qu’il s’agirait d’une « légitime défense » qui mérite la « colère » policière et de taire tout le reste : on ne savait toujours pas qu’ils étaient Noirs ou Maliens, qu’on connaissait déjà qu’une seule version. Pas deux. Pas trois. Une seule. Celle de la colère des collègues du meurtrier. 


Une seule version. Un suicide assisté ? Non. Quand même pas. Une légitime défense (sans être en danger…), et au fusil d’assaut. Une « légitime défense » ? Voilà ce qui est dit. Voilà ce qui est retenu : « une légitime défense ». La version médiatique de la stratégie raciste habituelle : coûte que coûte, trouver une excuse à la mort. Coûte que coûte, trouver une excuse au crime. Avec la question raciste, pour l’heure, toujours, curieusement, médiatiquement invisibilisée. Là. Nous en sommes là.

Le soir du second tour des présidentielles francaises, le dimanche 24 avril, un gardien de la paix sort son fusil d’assaut, un HK G36. Une dizaine de balles plus tard, il a tué deux Noirs. Deux jeunes, deux frères de même mère, Boubacar Camara, 32 ans, et Fadjiguy Niakaté, 25 ans. Qui étaient garés en contre-sens. Voilà ce qui s’est passé ce soir-là au Pont-Neuf : un crime raciste. Voilà ce qui s’est passé après à la télé : une invisibilisation médiatique, raciste. 
Là. Nous en sommes là.

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