l'Afrique du 21ème siècle

Côte d’Ivoire : Bouaké la rebelle renaît peu à peu de ses cendres

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Par Cyril Verb,

A Bouaké,

La ville de Bouaké se remet peu à peu de la crise post-électorale ivoirienne de 2010, durant laquelle elle a été particulièrement malmenée. Dans cette localité au centre du pays, ancien fief de la rébellion armée, l’espoir renaît avec le souffle nouveau insufflé par plusieurs projets de développement et d’infrastructures socioéconomiques. Reportage.

L’ancienne rebelle fait peau neuve ! Dorénavant, dans la ville, pas une seule des principales artères n’est impraticable. Les façades des principaux bâtiments ont fière allure également. De nouvelles couchent de peinture laissent entrevoir la métamorphose en cours de la localité de Bouaké. Mais, les changements vont au-delà de simples couches de peinture. Toute la ville est actuellement en chantier. Des feux tricolores disposés dans l’essentiel des intersections des voies imposent le respect du code de la route dans cette localité longtemps marquée par des accidents de la circulation. La conscience collective pour le respect des normes s’y installe progressivement. Les autorités y veillent au grain. Le préfet de région, Tuo Fozié, n’hésite en effet pas à descendre dans les rues pour réguler la circulation. Nommé en août 2019, il s’est donné pour mission de rétablir l’ordre dans la ville. Selon plusieurs habitants, interrogés par Amina, l’insécurité a reculé. Un autre argument qui, selon les riverains, devrait finir de convaincre les sceptiques qui craignent encore de s’y rendre. « Si le président Macron est venu jusqu’à nous, cela prouve bien que Bouaké est désormais fréquentable pour tous », affirme Freddy, natif de la ville. Pour lui, l’image négative de la « ville rebelle » disparaît peu à peu. Un processus accentué par la visite du président français Emmanuel Macron en Côte d’Ivoire, fin décembre, qui n’a pas hésité à également se rendre à Bouaké, rendant les habitants de la localité, on ne peut plus fiers.
De son côté, le maire de la ville est aussi persuadé que sa ville a pris un nouveau tournant. Le futur marché de gros en construction dans va positionner Bouaké comme le centre commercial de l’Afrique de l’ouest, estime-t-il. D’une valeur de plus de 35 milliards Fcfa, ce marché moderne disposera de 8 000 points de vente avec à la clé des infrastructures adaptées pour la conservation des denrées. L’objectif, à terme, en faire le plus grand marché couvert d’Afrique de l’ouest, disposé à accueillir pas moins de 7000 commerçants.

La jeunesse espère de nouveau trouver un emploi

La jeunesse, en quête de meilleures perspectives d’avenir, n’est pas non plus insensible à tous les changements qui s’opèrent dans Bouaké. Pour elle, ils incarnent l’espoir de trouver un emploi et un moyen de résorber le chômage, d’autant qu’après la décennie de la rébellion armée, de nombreuses entreprises ont déserté la ville.

Dans la concrétisation de tous ces projets, ici nul n’ignore le rôle de la France. Même si c’est l’Hexagone qui les finance, leur réalisation est confiée à des entreprises françaises. De plus, trois des emblèmes de Bouaké vont faire peau neuve: deux stades et le Palais du Carnaval, qui va devenir un hôtel de ville. Ces projets, fruit de la coopération entre la Côte d’Ivoire et la France, sont une bouffée d’oxygène pour la jeunesse locale car ils sont porteurs de plusieurs emplois directs et indirects.

« Tant que les gens viennent nombreux ici, tout le monde y gagne »

Peu importe si Gérard n’intervient pas directement dans ces projets. L’essentiel pour cet entrepreneur du BTP basé à Bouaké, c’est l’impact de ces différents investissements sur les affaires : « Tout ça, c’est fait pour redonner vie à la ville. Et tant que les gens viennent nombreux ici, tout le monde y gagne. Acteurs dans l’immobilier, espaces touristiques, jusqu’aux petits commerçants ».

Il faut dire que Bouaké, deuxième ville du pays, occupe une position stratégique dans le commerce avec les Etats voisins de la sous-région, tels que le Burkina Faso ou le Mali. En 2018, les échanges commerciaux entre la Côte d’Ivoire et le Burkina ont atteint 348 milliards Fcfa. Des échanges basés essentiellement sur les denrées alimentaires. Les deux pays luttent activement contre l’insécurité alimentaire à l’image des autres Etats d’Afrique subsaharienne. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 23% de la population africaine au sud du Sahara sont en insécurité alimentaire quand 21% sont sous-alimentés.

« Bouaké est une ville où il fait bon vivre malgré les coups durs qu’elle a endurés »

Dans la ville, les espoirs bombent le torse avec ces nombreux chantiers engagés et à venir. Stéphane, étudiant en droit à l’Université de Bouaké, ne cache pas son envie de s’installer dans la ville après son diplôme. Les perspectives rassurent et donnent d’entrevoir de belles opportunités, laisse entendre le jeune homme pour qui Bouaké est « une belle ville où il fait bon vivre », malgré tout ce qu’elle a enduré.

Les coups durs, Bouaké en a connus. Elle qui a été le bastion de la rébellion armée pendant une dizaine d’années, menée par Guillaume Soro (Premier ministre de 2007 à 2012 et président de l’Assemblée nationale ivoirienne de 2012 à 2019) et ses hommes, qui dénonçaient une marginalisation de la région Nord de la Côte d’Ivoire et de ses ressortissants visés selon eux par le concept « d’ivoirité ».

Lequel concept  a suscité des difficultés à avoir accès à la nationalité ivoirienne pour certains. De nombreux assassinats sommaires ont été enregistrés à Bouaké pendant l’occupation de la rébellion. Une situation qui a entrainé des milliers de déplacés vers d’autres régions, notamment au sud du pays, sous la présidence de Laurent Gbagbo. L’ONU  a découvert des fosses communes et des charniers après l’occupation militaire des rebelles à Bouaké. L’on dénombre, parallèlement, des pillages de plusieurs infrastructures socioéconomiques dont la Banque centrale des États de l’Afrique de l’ouest (BCEAO) et la destruction de biens appartenant à des civiles. Pendant ces années sombres, Bouaké a été laissée aux mains des rebelles avec le retrait de l’administration publique.

« Nous sommes sereins ici »

Aujourd’hui la ville panse ses plaies suite à cette période sombre de son histoire. Néanmoins ses habitants ont de nouveau été confrontés à une nouvelle épreuve le 5 janvier dernier, où un violent incendie s’est déclaré au grand marché de la ville. De nombreux commerces ont été ravagés par les flammes. C’est un « désarroi total », déplore Djibo Nicolas, le maire. Mais, à Bouaké, les populations sont habituées à la résilience. Renaître des cendres, reprendre du poil de la bête après les difficultés, elles en ont le secret. En effet, ce n’est pas la première fois que la ville est victime d’une telle catastrophe. En 1998, quatre ans avant la rébellion armée de 2002, le marché de huit hectares avait été ravagé par un incendie. La municipalité a alors construit des boxes pour accueillir les commerçants. Puis, en août 2019, un autre incendie s’est signalé dans le même marché.

Si son passé lui colle à la peau, Bouaké tente de se refaire une nouvelle vie malgré tout. Dans l’ensemble du pays, l’atmosphère sociopolitique est tendue à quelques mois de l’élection présidentielle d’octobre prochain. Le gouvernement a lancé un mandat d’arrêt contre Guillaume Soro, l’ancien chef rebelle et ex-président de l’Assemblée nationale, pour tentative de coup d’Etat. Sur place à Bouaké, malgré la réputation de bastion des ex-rebelles et donc de Guillaume Soro, les fêtes de fin d’années et le nouvel an se sont passées dans la quiétude toutefois. « En tous cas, nous sommes sereins ici », explique Jérôme, instituteur à Bouaké.
En attendant, la présidentielle d’octobre 2020, très attendue en Côte d’Ivoire, sera une sorte d’unité de mesure pour évaluer où en est exactement sa ville, mais aussi l’ensemble du pays depuis la dernière crise post-électorale de 2010, qui a fait plus de 3000 de morts.

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