l'Afrique du 21ème siècle

Cheikh Fall : « La révolte des jeunes au Sénégal est une révolution de la génération Tik Tok et Twitter »

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Par Assanatou Baldé

Un jeune manifestant, à Ziguinchor, durant le soulèvement du 3 au 8 mars

Dans son allocution télévisée, le 3 avril, à la veille de la fête nationale, Macky Sall, au pouvoir depuis 2012, a promis de répondre aux demandes des jeunes, assurant pour l’emploi une enveloppe de 450 milliards de francs CFA (675 millions d’euros) sur trois ans, dont 150 milliards en 2021. Le dirigeant tente en effet d’apaiser la situation depuis l’éclatement des manifestations du 3 au 8 mars, menées par les jeunes, suite à l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko. Ce soulèvement, qui a fait au moins 15 morts et de nombreux blessés, a révélé une jeunesse en colère contre un pouvoir sourd à ses revendications et à son cri d’alarme contre le chômage. Cheikh Fall, fin observateur de la jeunesse africaine, coordonnateur du réseau des Africtivistes, qui prône la démocratie en Afrique, livre à AP21 son analyse de la situation.

Cheikh Fall, coordonateur du réseau des Afriktivistes, qui prône la démocratie en Afrique

Au délà de l’affaire Sonko, comment expliquez-vous la révolte populaire des jeunes en mars dernier contre le pouvoir?

Ce qui s’est passé n’est rien d’autre que l’expression des frustrations et des déceptions des jeunes, qui ont le sentiment de ne pas être écoutés par le pouvoir. Le Sénégal est connu comme étant un pays démocratique mais on a l’impression que ceux qui ont été élus en 2012 ont oublié ces aspects de la démocratie qui sont la communication, l’écoute, le dialogue et aussi l’empathie. Nous vivons et traversons les mêmes situations qu’en 2012. La situation des jeunes ne s’est pas améliorée et en plus de cela ils ressentent l’absence de l’Etat et de justice dans le pays. Il y a chez les jeunes, un sentiment de régression des acquis démocratiques. Il ne faut pas oublier que les jeunes qui ont élus Macky Sall en 2012 sont aujourd’hui des chefs de familles et des responsables. Ils ne sont plus jeunes et font partis de la vie active de la nation. Par contre, les petits frères des jeunes qui ont élus Macky Sall sont autant matures et responsables que ceux qui ont bouté hors du pouvoir Abdoulaye Wade. Il faut écouter ces jeunes qui sont en train de grandir dans un environnement connecté et dans un monde d’intelligence collective, qui savent ce que font les Tunisiens ou les Algériens pour leur démocratie. Toutes ces révoltes arrivent aux oreilles des jeunes d’ici, qui vivent à 400 kilomètres de Dakar, car ils ont la possibilité d’accéder à ce type d’information et de contenu via les réseaux sociaux. Il n’y a donc plus une élite politique qui a le monopole de la réflexion, de la vision démocratique, ou d’un agenda de développement. C’est ensemble qu’on doit construire l’avenir avec une écoute active des dirigeants mais c’est l’absence de tout cela qui a conduit à la chute d’Ibrahima Boubacar Keita au Mali. C’est aussi l’absence d’écoute qui a failli embraser la France à un moment donné avec les gilets jaunes, poussant le président Macron à mettre en place des consultations des citoyens. Aujourd’hui, il est temps au Sénégal que nos dirigeants comprennent qu’ils ne sont pas élus pour avoir la main sur les destinées des citoyens et fassent ce que bon leur semble. Il faut aller vers une co-construction et co-organisation du pays, en impliquant tous les acteurs de la société pour atteindre les objectifs commun. C’est pour toutes ces raisons que les jeunes sont sortis dans la rue.

Quel est votre regard sur le niveau de violence inouïe de ce soulèvement, où les affrontements entre la police et les manifestants étaient récurrents?

La violence elle n’est pas le fort des Sénégalais. Mais durant les évènements de mars, cette violence a exprimé une amertume, un sentiment de rejet, de dédain, et de manque d’empathie de la part des autorités. La dernière sortie du président sur la campagne de vaccination contre le covid-19 en est témoin. Il n’a trouvé rien d’autre à faire que de menacer les Sénégalais, en leur disant que s’ils refusent de se vacciner, il offrira les vaccins à un autre pays. Cela traduit une forme de divorce entre les administrés et l’administration qui a aujourd’hui conduit à cette forme de manifestation violente des jeunes.

Quelle a été la stratégie des jeunes durant ce soulèvement, très différent de 2012?

La stratégie des jeunes durant ce soulèvement est très différente de 2012 car en 2012 c’était un mouvement social porté par des acteurs connus de la société civile, tels que des artistes, des politiques, qui ont emmené les jeunes à prendre conscience de la nécessité de dire non et d’être dehors face à une forfaiture par rapport à la démocratie. Par contre, ce que beaucoup n’ont pas compris par rapport à cette révolte des jeunes du 3 au 8 mars dernier c’est que c’est une révolution Tik Tok et Twitter. Ce n’est pas les médias qui ont informé les jeunes de ce qui se passait. Les autorités ont coupé le signal de deux télévisions, cela n’a pas empêché les Sénégalais d’être au courant car c’est aujourd’hui la révolution des lives Facebook, ou encore du hasgtag Freesénégal qui a inondé Tik Tok et Twitter. Ces jeunes, qui ont entre 12 et 18 ans et n’ont même pas encore l’âge de voter, font des vidéos qui deviennent virales et appellent leurs frères et sœurs à sortir et à revendiquer une démocratie plus réelle et plus de justice. Ce n’est pas la personne d’Ousmane Sonko ou le fait des politiques mais les jonctions de plusieurs éléments qui les ont fait sortir. Avec internet tout ce qui se fait est su au même moment. Sur les réseaux sociaux, il y a des influenceurs avec des millions de followers, qui portent des messages d’espoir et prônent la démocratie. C’est aujourd’hui cette forme d’information qui passe par les faits, c’est à dire filmer quelque chose de façon brute. C’est tout cela, qui fait que c’était impossible de canaliser les mouvements de foules car ce n’était pas une histoire de se réunir dans un endroit comme la place de la nation mais des mouvements spontanés. Au fur et à mesure que les vidéos et tweets devenaient viraux et que les posts Facebook atteignaient le maximum de cible, les jeunes étaient de plus en plus nombreux à sortir. Et quand ils se sont trouvés dans la rue ils ont signifié leur lassitude face à l’environnement rude dans lequel ils vivent depuis des années.

 Les jeunes ont attaqué et pillé des enseignes françaises comme Auchan. Comment interpréter ces attaques?

Cela traduit un sentiment d’indépendance et de souveraineté hypothéqué. Les messages de certains influenceurs et leaders d’opinion ont été entendus par les jeunes. Ce n’est pas que des messages mais aussi des signaux et du vécu. Quand on voit que le président parle plus aux médias occidentaux que les médias locaux, ou qu’il passe plus de temps à présenter des condoléances à ces amis et partenaires européens alors qu’on ne l’entend pas sur les jeunes qui périssent en mer en tentant de rejoindre les côtes européennes, cela augmente les frustrations. Ces jeunes sont frustrés quand ils voient que des contrats sont cédés à des entreprises françaises. Même si elles offrent de l’emploi aux Sénégalais, elles sont discréditées et critiquées par certains économistes car ce n’est pas fait de la bonne manière. Quand ces jeunes voient l’attention que les autorités portent à la France ou au président français alors qu’elles tournent le dos à leurs revendications. Quand ils voient comment les autorités réagissent quand elles sont en France, en se faisant passer pour des démocrates, alors qu’elles ne se soucient guère du bien être de leurs populations, tout cela crée un sentiment d’un pays et des intérêts à la nation hypothéqués. Même si dans les faits il n’y a absolument rien qui doit justifier les vandalisme cela doit faire entendre un message et faire comprendre aux autorités que les populations et ces jeunes là sont très informés. Ce sont des jeunes qui aspirent à avoir une certaine souveraineté, une légitimité économique et un respect mutuel avec les pays partenaires. Nous lançons un appel à l’ensemble des jeunes : casser, violenter et piller ce n’est pas manifester. C’est du vandalisme. Manifester peut se faire sans pour autant que les intérêts des autres soient atteints. J’espère que ce message sera entendu et que els relations désormais avec les populations iront dans le sens de l’intérêt de la nation.

Quelles sont les principales difficultés de la jeunesse sénégalaise aujourd’hui ?

Les principales difficultés de la jeunesse aujourd’hui sont l’emploi, la formation, et l’éducation de base. Le fait de voir des jeunes abandonnés l’école publique ou cette forme de système de clan au niveau de l’éducation et de l’enseignement supérieur est frustrant pour les populations. Elles n’ont pas les moyens de mettre leurs enfants dans des écoles privées et pensent qu’ils ne bénéficieront pas d’une bonne formation. Ce sentiment traduit un échec de la part des autorités par rapport à la prise en charge de l’aspiration de la jeunesse. Le problème des jeunes, c’est le fait de ne pas être écouté, qu’on décide à leur place et qu’on ne les implique jamais dans les instances de décisions ou réflexion. On parle toujours à la place des jeunes. Les jeunes doivent pouvoir être écoutés pour participer à l’élaboration des agendas de développement et politiques de la nation. Aujourd’hui, les seuls exemples de représentation de la jeunesse, sont le conseil national de la jeunesse, ou le sport dans les quartiers…Ce n’est pas suffisant. Aujourd’hui ces jeunes sont dans une logique d’un monde ouvert et interconnecté. Même si cette jeunesse vit dans l’environnement des réseaux sociaux, elle est en avance sur l’élite politique. Cette jeunesse a plus d’aspirations démocratiques que l’élite politique.

Quelles sont les solutions concrètes à mettre en place pour permettre à la jeunesse d’avoir un avenir ?

Les politiques doivent trouver des réponses permettant à ces jeunes de s’exprimer. Ils doivent mettre un cadre leur permettant d’exprimer leur talent. Au Sénégal, quand la covid-19 est arrivée, ce sont les jeunes qui se sont mobilisés pour faire des campagne de sensibilisations, pour créer des robots, pour distribuer des gels hydroalcooliques, pour confectionner des masques et mettre à la disposition des hôpitaux et centres de santé des volontaires pour aider. Ce sont ces jeunes là qui sont sortis pour exprimer leur mécontentement et colère car ils ne se sentent pas impliqués dans les agendas politiques. La réponse c’est l’écoute et ensuite les programmes communs élaborés avec ces jeunes pour leur permettre de mettre leur talent et expertise au service de leur nation.

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